Trottinettes électriques, une solution de mobilité en mal de reconnaissance
Par Clémence Langloys, animatrice mobilité à vélo, animatrice fresque de la mobilité

Comment sont nés les EDPM, quelle est leur place dans l’éventail des mobilités ? Comment les acteurs professionnels du secteur naviguent-ils face à la concurrence des plateformes en ligne et au focus médiatique sur les comportements et/ou engins dangereux?
Les seules données de parts modales en km parcourus semblent reléguer les EDPM au rang de mobilité marginale. Toutefois, cette présentation chiffrée masque les réalités qui entourent ce mode de déplacement. Les résultats de la future enquête déplacement des personnes 2026-20271 seront à regarder de près, puisqu’ils permettront de mesurer 10 ans d’évolutions (la dernière enquête date de 2019, pré-covid et pré-réglementation EDPM).
Pour en parler j’ai interrogé Bérangère Benoit, Directrice générale de Mobilityurban et présidente de Mobilians.
EDPM : engin de déplacement personnel motorisé
Ils sont définis par le code de la route comme des “véhicule sans place assise [à l’exception du gyropode], conçu et construit pour le déplacement d’une seule personne et dépourvu de tout aménagement destiné au transport de marchandises, équipé d’un moteur non thermique ou d’une assistance non thermique et dont la vitesse maximale par construction est supérieure à 6 km/ h et ne dépasse pas 25 km/ h […]”
90% du marché des EPDM est constitué de la vente de trottinettes électriques : aussi nous parlerons principalement de la trottinette dans cet article.
Toutefois les EDPM recouvrent une variété d’engins : trottinettes électriques, (mono)roues, gyropodes, hoverboard, skate électrique…
Pouvez-vous vous présenter et notamment vos deux casquettes ?
Je suis Bérangère Benoit, mon premier rôle est celui de directrice générale au sein de Mobilityurban, réseau de vente et de réparation d’EDPM (trottinettes et roues) depuis 2012. Nous étions pionniers en France, en faisant partie des trois premiers vendeurs spécialisés. Les deux premiers étant à Paris nous étions les seuls en province pendant longtemps. Nous avons toujours eu une action très militante, car nous avons tout de suite cru en cette mobilité et voulu qu’elle soit reconnue comme telle. Nous voulions la placer dans la réglementation, ce qui a mis un certain temps (2019). Nous avons développé un réseau de magasins en France, avec désormais 6 magasins Toulouse, Lyon, Lille, Limoges, Tourcoing, Montauban) qui ne font que de la vente et réparation de trottinettes et roues (pas d’autres types d’EDPM).
Mon second rôle est celui de présidente de Mobilians depuis l’automne 2025. Mobilians a intégré la Fédération des professionnels des micro-mobilités (FP2M) comme 25ᵉ métier, pour représenter les métiers de la micro-mobilité. C’est le syndicat professionnel de la branche : il regroupe des marques (les plus distribuées en France : Xiaomi, URBANGLIDE, Wispeed), des producteurs, et des revendeurs, des réseaux de réparateurs, des vendeurs de pièces détachées et différents acteurs de la chaîne de micro-mobilité. Nous représentons toute la chaîne des producteurs aux vendeurs.



Exemples de différents modèles parmi les plus vendus en France
Le terme de micro-mobilité est-il représentatif ?
Il ne convient pas du tout, je ne l’utilise pas. Il est né d’une idée que les gens se faisaient il y a une dizaine d’années de ce type de mobilité comme mobilité du premier et dernier kilomètre. Parmi les premiers acteurs, il y avait surtout des gens qui faisaient de la trottinette mécanique, et qui s’imaginaient que l’on pouvait potentiellement y ajouter un petit moteur voire une assistance pour des déplacements entre 0 et 2-3 km.
En réalité avec les EDPM on se situe dans de la mobilité tout court : 50% des usagers font plus de 5km avec leur véhicule, certains usagers font 10 ou 15 km2.
Le terme de micro-mobilité est réducteur à une portion de l’usage.
Il y a un essor de la pratique qui est constaté, pouvez-vous nous parler des atouts de cette mobilité ? En parallèle, elle souffre d’une mauvaise image, pouvez-vous nous l’expliquer ?
Plus de 5 millions de trottinettes3 se sont vendues ces sept dernières années sans subvention, sans aide, sans promotion d’aucune sorte. Il y a très peu d’articles positifs, cette mobilité a très rapidement été présentée comme un problème. Pourtant elle se développe, et elle est plébiscitée.
Ses atouts :
Accessible Le coût moyen est peu élevé : 400 euros de prix moyen, si on compare aux 2000 euros pour un vélo à assistance électrique (VAE) : accessibles au plus grand nombre
Pratique La trottinette est facile à prendre en main, il n’y a pas ou peu besoin d’apprentissage
Compacte On peut le rentrer chez soi et au boulot (pallie à l’écueil de la peur du vol)
Atout environnemental : même si ce n’est pas forcément un argument d’achat, cela demande peu d’énergie, le coût a été estimé de 30 à 50 centimes au km
Ce n’est pas un concurrent du vélo mais il dispose à peu près des mêmes avantages4, il ne s’adresse pas forcément aux mêmes publics. La plupart du temps, c’est pour remplacer des transports publics défaillants ou une voiture.
Que répondre au fait que la trottinette électrique n’a pas le même atout santé que le vélo ou la trottinette non motorisée, notamment par rapport au public jeune qui en est adepte mais dont l’activité physique est en déclin?
La trottinette électrique est moins physique que le vélo même si on est quand même debout et mobilisé ce qui est mieux qu’assis dans une voiture voire une micro voiture. Rien ne dit qu’ils feraient du vélo s’ils n’avaient pas accès à la trottinette.
Sur la recyclabilité/réparabilité, cela faisait partie des critiques anciennes du secteur (notamment les trottinettes en libre-service), qu’en est-il aujourd’hui?
C’est un sujet très riche. On est soumis à la D3E5. Les fabricants paient une taxe D3E sur les équipements électroniques qui sert à financer leur recyclage. Il y a deux organismes de collecte (Ecosystème et Ecologic) pour retraiter les trottinettes électriques (pièces électroniques et batteries). Cette filière fonctionne bien. En magasin nous sommes point de collecte, nous envoyons régulièrement des palettes pour qu’elles soient retraitées. C’est du déchet dangereux qui ne doit pas partir dans la poubelle classique.
En termes de réparabilité, et par rapport à l’impact environnemental négatif, dans les débuts du free floating6 les trottinettes avaient une durée de vie très courte, cela s’est nettement amélioré. Sur les trottinettes propriétaires, j’ai régulièrement des clients qui viennent avec des trottinettes qui ont 4-6 ans avec toutes les pièces d’origine et nous allons pouvoir changer des pièces si nécessaire. Il s’agit d’un marché où on peut voir tout et n’importe quoi : d’un côté un marché très vertueux qui fait plein d’efforts, de l’autre côté un marché où on trouve de tout (exemple les plateformes type Aliexpress / Amazon). Les engins proposés sur ces plateformes vont souvent poser des problèmes de disponibilité de pièces, de non conformes aux normes CE et elles ne cotisent pas aux eco-organismes pour le recyclage. Ces machines non réparables et illégales représentent une véritable épine dans notre pied.
Sur cette question des engins non réparables et débridés qui arrivent sur le marché, qu’est ce que vous observez ?
De nombreux engins sont vendus non bridés, c’est même leur axe de communication marketing. Avant que cela soit sanctionné, il nous faut les repérer et les signaler à la DGCRF, qui va pouvoir se retourner vers la plateforme.
Les plateformes françaises comme FNAC, Darty, Boulanger (places de marché) n’ont pas de contrôle suffisant à priori sur leurs produits vendus en ligne, ils ne vont pouvoir les retirer que sur signalements.
Comment peut-il y avoir autant de marchandise illégale sur le marché?
Tous les secteurs sont touchés par ce phénomène.
Quand vous êtes importateur professionnel et que vous faites venir un conteneur avec des produits, il y a de fortes chances pour que vous soyez contrôlé par les douanes à l’entrée de l’Union européenne, avec une vérification de la conformité aux normes existantes (très nombreuses).
A contrario, si vous êtes un particulier qui achète sur une plateforme, votre produit a très peu de chance d’être contrôlé.
Est-ce que l’intelligence artificielle pourrait aider de ce côté-là en repérant a priori les produits non conformes sur les plateformes?
Pour l’instant c’est comme écoper l’océan à la petite cuillère. En plus c’est une forme de concurrence déloyale. Il n’est pas évident de convaincre nos clients d’acheter nos produits qui sont conformes et plus chers face à l’attractivité des produits en vente sur les plateformes (notamment pour les adolescents).
Mobilians est en contact avec la DGITM7, la DGCCRF8 et d’autres ministères concernés sur ces problématiques.
Quel est le profil des usagers? On parle souvent de pratique majoritairement masculine. Est-ce que les usagers se regroupent aussi comme les piétons ou les cyclistes ?
Il y a une association d’usagers créée en 2019 – l’ANUMME (Association Nationale des Utilisateurs de Micro Mobilité Électrique) – en même temps que la parution du décret, elle est devenue moins active avec le temps.
Le profil des usagers est effectivement plutôt masculin, mais quand même varié. Selon les catégories de produits on va avoir une population assez jeune, ou des cadres de 40 à 60 ans. Les machines sont très différentes les unes des autres (trottinettes compactes, pas chères, plus conséquentes en termes de batterie etc…). L’offre est variée et capte plusieurs profils.
Vous avez indiqué que la prise en main était facile, en tant que professionnels qu’est ce que vous véhiculez comme messages? Y a-t-il des comportements sur lesquels il faut travailler ?
Nous conseillons des astuces de positionnement sur les machines. La loi existe et elle est bien faite : tout est déjà bien cadré. Ainsi il est interdit de circuler à deux sur une trottinette et il faut avoir 14 ans minimum. Les élèves de 3e sont formés via l’ASSR29 avec des questions spécifiques sur les EDPM.
D’ailleurs les données de l’ONISR (Observatoire national interministériel de la sécurité routière) 2024 apportent des informations sur les causes d’accident, la vitesse n’arrive qu’en 5e position, les trois principaux facteurs étant les stupéfiants (28 %), l’alcool (25 %) et l’inattention (20 %). Ces facteurs sont communs à d’autres modes de déplacement, il pourrait y avoir une lutte commune sans cibler les EDPM (exemple : risques liés à la consommation d’alcool, au franchissement des intersections).
Pour les usagers qui ont eu leur permis de conduire il y a longtemps, il y aurait besoin de mise à jour du code de la route, notamment sur la distance de sécurité pour le dépassement latéral ou les évolutions du code de la route liées à l’essor des mobilités EDPM et vélos.
Sur l’accidentologie, il faudra attendre fin 2026 pour avoir toutes les données 2025 consolidées et analysées. Il ne faut pas se focaliser sur les chiffres bruts mais entrer dans le détail. La matrice de collision est notamment un élément clé à analyser.

Nous ne réclamons pas grand-chose auprès des institutions, nous souhaiterions juste être un peu soutenus.
Il y a eu un décret pour faire entrer les EDPM dans le code de la route en 2019. En 2023 une mise à jour a permis de renforcer les amendes face à certains comportements dangereux. Depuis, nous n’avons jamais de communication positive sur ce mode de transport (pouvoirs publics, journalistes), il y a peu de relais associatif et comme tout le monde aime bien détester quelque chose, c’est pratique ! Sans angélisme, nous souhaiterions être reconnus pour nos atouts.
Plusieurs villes interdisent les trottinettes dans certaines zones. Quelle est votre réaction ?
L’interdiction de circuler dans certaines zones peut certainement être justifiée par des raisons valables (exemple : problématique de cohabitation entre usagers). Mais l’interdiction aux seuls EDPM (et pas à d’autres modes de déplacement comme les vélos) est une pure action de communication. Dans le département de l’Yonne par exemple, le préfet s’est appuyé sur les chiffres d’accidents depuis 2019 : 18 accidents dans tout un département… L’action de communication remporte une certaine adhésion. C’est un étendard brandi qui masque la diversité d’usages. Grenoble a par exemple interdit les EDPM dans certaines rues pour lutter contre le trafic de drogue… Comme si les EDPM détenaient ce pouvoir
Ressources clés
Décret n° 2019-1082 du 23 octobre 2019 relatif à la réglementation des engins de déplacement personnel
Décret n° 2023-848 du 31 août 2023 relatif à la réglementation des engins de déplacement personnel motorisés
Article R311-1 code de la route (définition des EDPM)
Réglementation des EDPM | Sécurité Routière
La détestation de la trottinette traduit-elle un « mépris de classe » ?
L’observatoire national de la micromobilité | FRANCE MOBILITÉS
- Réalisée par service des données et études statistiques (SDES) des ministères de la Transition écologique, Aménagement du territoire, Transports, Ville et Logement ↩︎
- Etude MOBIPROX 2022 ↩︎
- Tous confondus (les engins achetés sur plateforme sont estimés) Source Smartmobility ↩︎
- Le vélo (mécanique ou à assistance électrique) et la marche sont définis par la loi LOM (loi d’orientation des mobilités, 2019) comme des mobilités actives (toutes formes de déplacements qui nécessitent un effort musculaire) ↩︎
- DEEE ou D3E : déchet d’équipement électrique et électronique ↩︎
- Libre-service ↩︎
- Direction générale des infrastructures, des transports et des mobilités ↩︎
- Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes ↩︎
- Attestation scolaire de sécurité routière ↩︎